
Le « Viagra pour femme » n'existe pas au sens strict. Le sildénafil, molécule du Viagra, n'a jamais reçu d'autorisation chez la femme, ni en France ni en Europe. Le terme recouvre en fait deux réalités sans rapport l'une avec l'autre. D'un côté un médicament neurologique, la flibansérine (Addyi), autorisé aux États-Unis dans le trouble du désir sexuel hypoactif et absent du marché français. De l'autre le Lovegra, une pilule rose vendue sur des sites illégaux, qui contient du sildénafil dosé à 100 mg et n'agit en rien sur le désir. Entre les deux, beaucoup de promesses commerciales et très peu de données solides.
Les points clés
- Aucun médicament de type Viagra n'est autorisé chez la femme en France : le sildénafil s'adresse à l'homme adulte.
- La flibansérine (Addyi) agit sur la sérotonine et la dopamine, pas sur la circulation sanguine. Prise chaque soir, jamais avant un rapport.
- Son bénéfice mesuré reste faible : environ un demi-rapport satisfaisant de plus par mois face au placebo.
- Risque principal : chute de tension avec évanouissement, majorée par l'alcool et plusieurs médicaments courants.
- Le Lovegra n'est pas un médicament autorisé. Sa composition réelle n'est garantie par personne.
- Une baisse de libido a presque toujours plusieurs causes. Le diagnostic passe avant l'ordonnance.
Qu'appelle-t-on réellement le « Viagra féminin » ?
L'expression désigne deux produits que tout oppose : la flibansérine, qui agit sur le cerveau, et le Lovegra, du sildénafil coloré en rose vendu hors circuit légal. La différence tient à la cible. L'érection est un phénomène vasculaire. Le désir, lui, se joue dans le système nerveux central.
Le sildénafil bloque une enzyme, la PDE5, présente dans les corps caverneux. Les vaisseaux se relâchent, le sang afflue, l'érection devient possible en présence d'une stimulation. Rien là-dedans ne crée d'envie. Le résumé des caractéristiques du produit VIAGRA publié par l'Agence européenne des médicaments le dit sans détour : le médicament s'adresse aux hommes adultes et n'est pas indiqué chez la femme. La même confusion entre mécanique et envie explique beaucoup de déceptions masculines, visibles dans les différences d'effet du Viagra selon l'âge.
Chez la femme, l'excitation génitale suit une mécanique proche. Mais la plainte la plus fréquente porte sur l'envie, pas sur cette étape.
La flibansérine (Addyi) : agir sur le cerveau
La flibansérine agit sur les récepteurs de la sérotonine (agoniste 5-HT1A, antagoniste 5-HT2A) et, plus modérément, sur les récepteurs dopaminergiques D4. L'idée : rééquilibrer les circuits cérébraux qui freinent ou déclenchent le désir. Le mécanisme exact reste inconnu, et la notice américaine du produit l'écrit noir sur blanc.
Trois différences majeures avec le Viagra masculin. La prise est quotidienne, au coucher, pas à la demande. L'effet, s'il arrive, met plusieurs semaines. Et le traitement doit être arrêté au bout de huit semaines sans amélioration.
La FDA a autorisé le produit en août 2015, pour un trouble du désir sexuel hypoactif acquis et généralisé qui ne s'explique ni par une maladie, ni par un problème de couple, ni par un autre médicament. En France, la flibansérine n'a aucune autorisation de mise sur le marché.
Le Lovegra (sildénafil) : le faux jumeau du Viagra masculin
Le Lovegra est vendu comme la version féminine du Viagra. C'est un comprimé rose contenant 100 mg de sildénafil, la dose maximale prévue chez l'homme. Aucune agence européenne ne l'a évalué, et sa vente en ligne en France se situe hors du cadre légal.
Deux problèmes se cumulent. Le premier est pharmacologique : ce comprimé peut augmenter la congestion génitale, il ne touche pas au désir. Le second est industriel. L'ANSM analyse depuis 2009 des produits achetés anonymement sur des sites illicites, et ses laboratoires y retrouvent régulièrement des médicaments falsifiés, sous-dosés ou surdosés. Vous ne savez pas ce que vous avalez. Les mêmes plateformes écoulent des gélules dites naturelles au profil tout aussi opaque, un sujet traité dans notre analyse des alternatives présentées comme des viagras naturels.
Quelle est l'efficacité prouvée de ces traitements ?
Modeste. C'est le mot qui revient dans toute la littérature. Dans les trois essais de phase 3 retenus par la FDA, la flibansérine a apporté entre 0,6 et 1 rapport satisfaisant supplémentaire par période de 28 jours face au placebo. La méta-analyse parue dans le JAMA Internal Medicine en 2016, qui regroupe huit essais et près de 5 900 femmes, arrive à un demi-rapport satisfaisant de plus par mois, avec des preuves jugées de très faible qualité.
Autre lecture des mêmes essais : la proportion de femmes qui se déclarent nettement améliorées dépasse celle du groupe placebo de 8 à 13 points. Une sur dix environ tire un vrai bénéfice. Les autres, non.
Claire, 46 ans, imaginait une pilule capable de relancer la machine en une heure. Ce produit n'existe pas.
Les effets secondaires et risques pour la santé
Vertiges, somnolence, nausées, fatigue, insomnie, bouche sèche : voilà le quotidien sous flibansérine. Dans les essais, les vertiges touchaient 11,4 % des patientes traitées contre 2,2 % sous placebo.
Les dangers de l'association avec l'alcool
C'est l'avertissement encadré de la notice, le plus haut niveau d'alerte de la FDA. Boire peu de temps avant la prise augmente le risque d'hypotension sévère et de syncope : malaise, perte de connaissance, chute.
Les consignes sont précises : attendre au moins deux heures après un ou deux verres standards avant la prise du soir, sauter la prise après trois verres ou plus, ne pas boire avant le lendemain matin. Dans une étude d'interaction, 4 volontaires sur 23 ayant reçu la flibansérine avec l'équivalent de deux verres ont fait une hypotension ou une syncope nécessitant une intervention.
Contre-indications et interactions médicamenteuses
La flibansérine est contre-indiquée dans plusieurs situations :
- toute insuffisance hépatique, quel que soit son degré, l'exposition au médicament étant multipliée par 4,5 ;
- les inhibiteurs modérés ou puissants du CYP3A4 : antifongiques azolés (fluconazole, kétoconazole), certains antibiotiques (clarithromycine, ciprofloxacine), certains antiviraux, diltiazem, vérapamil ;
- une hypersensibilité connue au produit.
D'autres associations demandent de la vigilance : inhibiteurs puissants du CYP2C19 (certains antidépresseurs, inhibiteurs de la pompe à protons), jus de pamplemousse, somnifères, benzodiazépines et opioïdes. Le sildénafil, lui, reste contre-indiqué avec les dérivés nitrés et chez les personnes fragiles sur le plan cardiovasculaire. Un comprimé rose commandé sur internet ne pose aucune de ces questions à celle qui l'avale.
Baisse de libido : pourquoi le traitement dépasse la simple pilule ?
Parce que le désir n'a presque jamais une seule cause. La sexologie décrit un système à plusieurs entrées : hormonale, médicamenteuse, douloureuse, psychologique, relationnelle. Une pilule n'en touche qu'une seule.
Les pistes à passer en revue sont nombreuses. Ménopause et chute des œstrogènes, avec sécheresse et douleurs aux rapports. Post-partum. Dysthyroïdie. Dépression, et parfois son traitement, les antidépresseurs sérotoninergiques étant connus pour émousser le désir. Endométriose. Fatigue et charge mentale. Enfin le contexte du couple, qui pèse souvent plus lourd que tout le reste.
Contrairement à ce qu'on lit sur les sites marchands, un désir qui baisse après quinze ans de vie commune n'est pas une anomalie à corriger d'urgence. La vraie question est ailleurs : cette baisse vous fait-elle souffrir ? C'est la détresse, pas la fréquence, qui définit un trouble. Et quand la difficulté porte sur le plaisir plutôt que sur l'envie, le sujet devient celui du temps nécessaire à l'orgasme chez la femme, traité comme d'autres cas dans notre dossier santé sexuelle.
Au passage, la même confusion existe chez l'homme, où l'on mélange panne mécanique et perte d'envie. C'est toute la question de savoir si un homme en difficulté érectile ressent encore du désir. La réponse est oui, le plus souvent.
Chez Kano.care, l'évaluation d'un homme suit toujours le même ordre : antécédents cardiovasculaires, traitements en cours, interactions possibles, puis seulement décision thérapeutique. Commander une pilule rose sur un site étranger fait sauter ces étapes d'un coup. Et le silence coûte cher : d'après le rapport annuel de Kano.care sur la dysfonction érectile, établi auprès de plus de 2 400 patients, 82 % n'avaient jamais consulté avant de franchir le pas.
Si la difficulté vient de vous, l'interlocuteur est votre médecin traitant, un gynécologue ou un sexologue. Si elle vient de votre partenaire, une évaluation médicale en ligne avec un médecin agréé donne un premier avis : c'est le rôle du Parcours de Soins Kano.
Questions fréquentes
Aucune plante ni aucun complément n'a démontré d'effet fiable sur le désir féminin dans des essais rigoureux. Certains produits vendus comme naturels contiennent des molécules pharmaceutiques non déclarées.
Non. Seuls les médicaments délivrables sans ordonnance peuvent être vendus par des sites de pharmacie autorisés, listés par l'Ordre national des pharmaciens. Le Lovegra n'a aucune autorisation française, et l'acheter vous expose à un produit falsifié.
Le Viagra masculin est un vasodilatateur : il augmente l'afflux sanguin vers le pénis, sans effet sur l'envie. Le seul médicament du désir féminin existant, la flibansérine, agit sur des neurotransmetteurs cérébraux, se prend chaque soir et n'est pas commercialisé en France.
Dr Sam Ward
Urologue et andrologue, dirige le service d'urologie à la Clinique Saint-Jean de Bruxelles depuis octobre 2024. Membre du Comité exécutif de la Chaire UNESCO Santé sexuelle & Droits humains, membre du Bureau de la Société Francophone de Médecine Sexuelle (SFMS), cofondateur de Kano.care, spécialisé en santé masculine et médecine sexuelle.






